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ALEN
Quand il était arrivé au camping, tout à la fin du mois d'août, Alain avait cru qu'il avait gagné un petit supplément de vacances. Le soleil montait haut au ciel de midi. Il jetait au soir une lumière rasante sur les bords de l'Odet toujours en mouvement, comme une horloge liquide, ding vers la mer, dong vers la ville. Il embrasait le manoir de Laniron, descendait lentement des cimes aux racines des palmiers du jardin à la française en terrasses jusqu'à la rivière puis, sa journée achevée, disparaissait derrière la colline de Penhars. Au camping, quelques Anglais prolongeaient la saison. - ce sera l'affaire de quelques jours, peut-être un mois, mais pas plus, le temps de trouver un appartement, avaient promis les parents. Tu commenceras l'année scolaire avec les autres. C'est plus facile pour se faire des copains. Maman n'avait tiré de la remorque attelée à la voiture que le strict nécessaire, un peu de linge, un peu de vaisselle et la télé. La console de jeux était restée emballée sous les meubles IKEA démontés. - tu peux bien t'en passer une ou deux semaines, avait dit papa. Ça te laissera du temps pour tes devoirs. De toute manière, il n'y a pas la place. Alain avait compris que la situation imposait des sacrifices à toute la famille. Il n'avait pas protesté. Il allait vers ses douze ans, l'âge où l'on aime jouer à être raisonnable, à condition que cela ne dure pas trop longtemps. Quatre mois que cela durait. Bientôt cinq... Dans les jours qui avaient suivi la rentrée des classes, un a un les Anglais avaient plié bagages. Ils s'étaient retrouvés seuls dans le grand camping désert. En octobre, le soleil résista vaillamment aux nuées qui déversaient à leur passage des cargaisons d'eau sur la prairie. Le château de granit et d'ardoise mouillé scintillait de plus belle au moindre rayon de soleil. En novembre, la brume de la terre s'allia à la pluie du ciel et l'humidité gagna du terrain. Maman sortit les vêtements d'hiver de la remorque, imposa qu'on ne pénètre plus dans le mobile homme qu'après avoir enfilé ses chaussons. Papa fit au Géant l'acquisition de trois paires de bottes en caoutchouc. Décembre fut aussi long que les jours étaient courts. On fêta au nouvel an le travail que maman avait décroché à l'hôpital Laennec. Personne n'évoqua l'appartement dont l'attribution était imminente depuis si longtemps qu'en causer aurait risqué d'en retarder encore l'arrivée. Papa partait le lundi et ne revenait au camp qu'une ou deux fois par semaine, parfois seulement le vendredi soir, selon l'importance et la localisation de ses chantiers. Maman travaillait tantôt de jour, tantôt de nuit. Alain était souvent seul. Il se demandait combien de temps encore on allait vivre dans cette baraque, comme des voyageurs dans une roulotte sans roues. Vers la mi-décembre, un petit chien prit l'habitude de venir quémander les restes des repas d'Alain. C'était un drôle de bâtard à la race totalement indéterminée, avec une oreille cassée, une queue en baguette de tambour et un oeil rigolard à rafler tous les rôles de voyou dans les productions Walt Disney. Le gamin lui jeta un bout de pain, puis des pelures de saucisson, puis des tranches entières. Un soir où le cabot avait été particulièrement convaincant dans son numéro de vagabond affamé, il lui céda la moitié de son Cordon Bleu. - je peux le garder, avait fini par demander Alain à ses parents. Il est trop. Il n'est à personne et s'il est à quelqu'un, je le rendrai. Ils n'avaient pas osé dire non tout de suite. L'enfant avait poussé son avantage. - Pour la console, j'ai bien compris. C'est vrai qu'il n'y a pas la place ici. Et c'est vrai que les jeux sont un peu bêtes. Mais lui, il ne dérangera pas. Je le laverai, je lui essuierai les pattes et il me tiendra compagnie quand vous n'êtes pas là. C'est souvent. Le soir, avant de dormir, je l'installerai dehors, dans une caisse. J'en ai trouvé une mercredi sur le bord de l'Odet. On dirait que c'était fait exprès que je trouve la caisse en même temps que le chien... Ils avaient dit oui en se faisant un peu tirer l'oreille, mais heureux de voir le gosse sortir du silence qui l'envahissait depuis quelque temps comme l'humidité avait envahi le campement. Quand on trime dur sans parvenir à donner le nécessaire à ceux qu'on aime, on hésite à leur refuser le superflu si l'occasion se présente. - c'est ton chien, avait prévenu papa. C'est toi qui t'en occupes. Il ne fallut pas trois jours pour qu'un matin, en rentrant de son travail, la mère ne retrouve le chien dans le lit de son fils, roulé en boule comme une peluche que le gosse serrait de ses deux bras. - je me suis endormi, s'excusa Alain. J'ai oublié de sortir
Kidu. Maman avait ri et c'était bon parce qu'il y avait longtemps. Elle lui avait passé la main dans les cheveux et ça aussi, il y avait longtemps. - Il est super savant ton ami. Il faudra que tu l'invites à la maison un jour. Il me donnera des cours. Alen avait répondu oui avec la tête mais pas avec la bouche. Au collège, quand il avait dit qu'il habitait Laniron, tout le monde avait cru que ses parents louaient un appartement dans les communs du château. On l'avait charrié un peu, comme un charrie un veinard. C'était mieux que de passer pour un bohémien. Pour le reste, il obtenait des notes suffisamment hautes pour ne pas avoir de difficultés avec les profs et assez modestes pour ne pas passer pour un chouchou. Trois fois par semaine à la sortie de cinq heures, il cavalait jusqu'au camion des animateurs qui stationnait devant la charcuterie de la Tourelle. C'était un énorme camion blanc avec un étage à l'intérieur, plus grand que le mobile home. On pouvait jouer au baby-foot, aux cartes, à l'ordinateur, lire des bédés et même jouer à la console de jeux. Il suffisait d'écrire son nom en arrivant sur une feuille de papier et l'on pouvait faire tout ce qu'on voulait, à condition d'avoir de la place. Pour Mario Kart sur la console, c'était toujours un peu la bousculade. Le jeu était exactement le même que celui qui était resté emballé dans la remorque de la voiture, sauf la musique. Là, la musique dépendait des jours. Parfois c'était de l'orgue comme à l'église, des grands orchestres qui cavalent comme dans les westerns, ou des trucs comme dans les films de l'espace quand les vaisseaux intersidéraux plongent à quatre fois la vitesse de la lumière dans les trous noirs intergalactiques. D'autres fois encore, c'était un piano tout seul qui jouait des airs qu'on ne pouvait pas retenir parce qu'il y avait trop de notes. C'était bien, mais ça ne collait pas avec Mario Kart. Quand il avait demandé si c'était une vieille version, l'animateur avait rigolé. - tu comprends, avait-il expliqué, ça nous casse un peu
les oreilles les bruitages de courses et de cascades. On a remplacé
par la radio. Le piano, c'est Chopin. Ça te plaît? Il y avait Yan qui habitait dans le bourg, pas très loin de la petite l'église de Saint Alor qui racontait comment il guettait les amoureux qui se donnaient rendez-vous à la fontaine aux beaux jours. Il y avait Jean-Baptiste, que tout le monde appelait Jean-Ba ou Jean-Baba quand il la ramenait un peu trop avec sa maison qui était la plus belle de Kernoter, le lotissement le plus top classe de tout Ergué-Armel; Julien de Kervir qui promettait d'emmener tout le monde visiter un jour la cabane que son grand frère avait construite près de chez lui, au bord d'un champ où il y avait des moutons mais maintenant il n'y en avait plus parce que le boucher était mort. Alen avait du mal à croire aux histoires de Julien. La cabane qu'il appelait la « vieille piaule », il voulait bien y croire. Les employés de la ville qui étaient venus la raser parce qu'elle n'était pas « aux normes ", il n'en doutait pas. Quand Julien disait « aux normes », il prenait une voix comme les ministres à la télé et que papa râle en hochant la tête. Mais la suite de l'histoire, la lettre au maire, la pétition pour sauver la cabane, c'était un peu gros. Et pourquoi pas une manifestation à la préfecture avec jet de la guérite du planton dans l'Odet, pendant qu'il y était. Quant à la fin, les employés envoyés par le maire pour reconstruire la cabane « aux normes », c'était carrément incroyable. Comme Julien racontait bien on le laissait causer pour voir jusqu'où il était capable d'aller. Un jour c'était un papy de son quartier qui faisait pousser dans son jardin des tournesols géants de plus de quatre mètres de hauteur et des citrouilles du Pérou si énormes qu'un homme seul ne pouvait pas les soulever. Un autre jour la fête dans le garage du même papy qui avait gagné une voiture à un concours. Tout le quartier y était. Alen ne l'avait pas raté. - Normal, il avait dit. Ton papy, il a donné un coup de baguette magique sur une citrouille et ça lui a fait un carrosse. Ça se passe toujours comme ça. Julien s'était mis en colère, mais les autres avaient tellement rigolé que sa côte était montée de dix points. On se fait parfois des amis en enfonçant les copains. Dans une autre époque, à un autre âge, Yan du Bourg, Jean-Baba de Kernoter, Julien de Kervir et Alen de Laniron auraient fait une jolie brochette de mousquetaires ou le demi-cercle d'une Table Ronde. Amis à vie le lundi, fâchés à mort le mardi et toujours à la même table de la cantine. Ils avaient l'âge où les filles vivent encore dans un autre monde, d'autres jeux, d'autres mots, d'autres rêves dans le même décor. Bientôt leurs chemins se croiseraient, au Master, aux Naïades ou au Pina Colada, dans un creux du Vallon ou sur les bords de la Fontaine de Saint Alors. Pour l'heure, chacun suivait sa route, attentif à éviter les gros bulldozers de troisième que seul dans toutes les classes de sixième Chicaloïc osait défier du regard et du verbe. C'était un gars de Prat Maria, une tête et un ton au-dessus de tous les autres, comme la tour fétiche de son quartier, la tour Chicago assez haute pour faire la nique aux flèches de la cathédrale de Quimper. Redoublant professionnel, Chicaloïc était un désespoir de profs. Tous leurs efforts, leur constance, leur opiniâtreté, toutes leurs ruses pédagogiques sans cesse renouvelées ne parvenaient pas plus à endiguer sa prodigieuse vitalité que les petits sacs de sables sur les quais n'arrêtent les eaux du ciel alliées à celles de la mer quand l'Odet décide d'aller faire un tour en ville. Ce garçon était un fleuve, sans cesse en mouvement, alternant les silences les plus insondables et les explosions les plus imprévisibles. Il avait la fraternité rude et la rudesse fraternelle. Toujours en retard d'un paiement de cantine ou d'un devoir signé, souvent attifé de "pillous" douteux, il ne possédait rien et riait comme si le monde lui appartenait. Un matin, il déboulait au collège à toute allure sur une trottinette flambant neuf. Un autre jour il arrivait coiffé d'un superbe chapeau noir de manouche en goguette, fringué Benetton ou les Nike aux pieds. Quand on s'enquerrait de l'origine de ces merveilles, il éclatait de rire. - Rien que de la marque, rigolait-il, et de la vraie ! Déchet
de chez déchetterie ! On avait servi à la cantine une galette des rois par table de huit. Ana de Loch Maria, Gaëlle de l'Eau Blanche, Fatoumata du Braden et le terrible Chicaloïc complétaient la tablée des mousquetaires. On mangeait en silence sans se quitter des yeux. Alen trouva la fève. - c'était couru d'avance, fit Yan le fils de Breizophone, depuis Arthur, tous les rois de Bretagne nous viennent de France... Alen posa la couronne de reine sur le front d'Ana de Loch Maria, toujours sage en classe comme une image sur une assiette de faïence. Chicaloïc leva son verre. - Vive le roi ! Le roi des gueux dans son palais de planches ! Il savait. Si Chicaloïc savait, tout à l'heure, demain ou dans huit jours, tout le collège saurait. Alen resta seul dans son coin pendant la récréation de midi. - Ce n'est pas pour se moquer qu'il t'a dit roi des Gueux, vint timidement lui expliquer Ana. Ce n'est pas une injure chez nous. La preuve, c'est qu'on a donné le nom de gueux à un nouveau boulevard dans le quartier de Jean-Baptiste. Un boulevard des gueux dans le lotissement le plus top classe d'Ergué
Armel? Si c'était vrai, les gens d'ici étaient tombés
sur la tête. - Kidu ! Kidu ! viens le chien ! Viens là ! Il fit le tour des baraques vides en appelant encore et se mit à courir vers le bord de l'Odet qui se vidait vers la mer. Parfois le chien chinait au bord de l'eau en attendant le retour de son maître. Il remonta la rivière jusqu'aux bois du château de Poulguinan et chercha dans les fourrés. - Kidu ! Kidu ! Le soir tombait déjà. Le ciel, l'eau, les arbres et l'herbe s'enveloppaient de grisaille. - Kidu ! ce n'était pas un jour à perdre un ami. Sur le pont de Poulguinan, les voitures filaient à toute vitesse dans les éclairs des phares. C'était une route à écraser les chiens. Il redescendit en courant vers le camping. La terre gorgée d'eau rendait lourdes ses foulées. Ça faisait splitch, splatch, sluurp, comme dans les films d'horreur à la télé quand l'alien gluant veut aspirer le héros. L'Odet filait vers la mer. Il passa le château, délaissa l'Orangerie et gagna le stade. - Kidu ! Kidu ! Personne au bord de l'étang de Laniron. Pas un chat et encore moins de chien. Il traversa le boulevard de Creach Gwen au son des klaxons furieux et s'arrêta enfin, essoufflé, dans les lumières humides du centre commercial. Le ciel était noir au-dessus de lui, noir le bitume sous ses pieds. Entre le noir du ciel et le noir de la terre, il n'y avait que des phares, des lampadaires, des néons, des lampadaires, des affiches des caddies, des caddies, des néons, des enseignes, des voitures, des affiches, des voitures, des caddies, des caddies, des caddies... Le ballet fébrile des allers et venues de ceux qui croient savoir où ils vont. À quoi bon appeler ici ? Il y avait tellement monde que personne ne l'aurait entendu. Personne ne l'aurait vu. Dans l'antre du Géant, la musique des marchands, les annonces des haut-parleurs occupent toutes les oreilles; les lumières des vitrines et le clignotant des réclames aimantent tous les regards. Ce n'était pas un endroit pour les chiens. Les chiens ne jouent pas au bowling ni ne poussent des caddies. Là-bas, dans le noir, de l'autre côté de la route de Bénodet, descendaient les bois de Keradennec. Alen y plongea sans hésiter jusqu'à ce que la rumeur du boulevard s'étouffe dans son dos. - Kidu ! Kidu ! L'envol d'un oiseau lui répondit. Il marcha droit devant lui et revint à son point de départ, ainsi qu'il est fréquent dans les forêts bretonnes où les chemins perdent plus sûrement le voyageur qu'ils ne le guident. Il marcha au hasard, tourna en rond et atteint la lisère du bois à deux pas d'un grand rond-point. Comment était-il possible que tous ces gens qui avaient des maisons, des vraies maisons, passent leur temps à tourner en rond dans leurs voitures? Trouvaient-ils que les horloges ne tournent pas assez vite? Se souvenaient-ils de leurs grands-parents tournant la pierre sur la pomme à cidre dans les cuves de pierre? Se rappelaient-ils les ronds de battage du grain dans les cours de ferme d'autrefois? Les sabots sur la paille en été et la paille dans les sabots en hiver. Inventaient-ils ensemble une danse nouvelle, gavotte automobile? Et un et deux et trois, rond-point de Gutenberg ; et quatre et cinq et six en remontant l'avenue; et un et deux et trois rond-point d'Ergué Armel, et en revenant six tout droit sur le boulevard; Et on recommence et ça tourne... Alen était perdu. Sa tête était vide, les pieds le menèrent. Insecte minuscule dans la ronde des ronds-points chorégraphiques de Quimper, il se laissa mener jusqu'au bourg, devant la maison de Yan. Il sonna. Un homme lui ouvrit. Yan était à la répétition du Bagadig, pas très loin, dans une école, de l'autre côté de la rocade. La musique cueillit Alen dès qu'ils eut tourné au pignon de l'école Léon Blum. Ça ne ressemblait à rien qu'il ait déjà entendu auparavant, même dans le camion de la M.P.T. C'était aigu et grave en même temps, acide comme la pomme à cidre sur la langue et doux comme le jus qu'on en tire. Ça chantait et ça roulait en même temps, ça sautait et ça glissait dans le même mouvement. C'était volontaire, obstiné, têtu, une musique qui s'accrochait comme le lierre, qui se glissait comme les ronces et voulait ne jamais finir. Et surtout, ça vous mettait dans les jambes, dans la tête et dans tout le corps comme bête qui fait bouger de l'intérieur. Alen n'avait pas envie de danser, vraiment pas. Pourtant, il sentit son pas raccourcir. Ses deux bras raides le long de son corps demandaient à monter et à descendre en mesure, comme si la musique lui avait mis en marche une pompe dans la poitrine, une pompe à chagrin, une pompe à oublier le noir du ciel et le noir de l'asphalte, une pompe à faire tourner le monde sous ses pas, à battre le temps, à lever les marées, à tirer la lune des nuages. Une pompe à ranimer les chiens perdus. Ils étaient une dizaine en ligne devant une fille qui battait la mesure. Yan était parmi eux, trop concentré pour remarquer la présence de son ami derrière la fenêtre. Alen s'assit dans le noir pour écouter sans déranger. La musique causait à son oreille comme causent les rêves et les trains. Il se mit à marmonner. - Kidu va revenir Kidu Kidu va revenir - Kidu va revenir Kidu si tu m'entends reviens. Cela dura dix minutes ou une heure. Le Bagadig commandait au temps. Alen se leva quand les voix humaines remplacèrent celles des cornemuses et des bombardes dans la salle. Il se leva et attendit son copain. - Tiens, tu es là, dit Yan. Alen laissa partir son copain dans la nuit et se mit en route vers l'hôpital. Sa mère lui avait bien dit qu'il ne fallait pas venir la déranger pendant son travail, mais là, c'était grave. Elle comprendrait. La musique était restée dans sa tête. Il chantonna tout le long de Léon Blum. - Kidu tu reviendras, Kidu tu reviendras Il chantonnait toujours sur l'avenue Thépot. Il se tut en entrant dans l'hôpital. Le grand hall était désert, la cafétéria fermée. Une dame en blouse blanche lisait un journal derrière un comptoir. La pendule ne marquait que neuf heures. C'était la nuit depuis toujours. - Je voudrais voir ma mère, demanda Alen. Elle travaille ici. La femme décrocha le téléphone, demanda la maman d'Alen et se tut assez longtemps. Elle faisait « Oui... Oui... Ha bon... Je comprends... Bien... Oui... Il est là... Je ne sais pas... Je vais lui expliquer... Oui... Oui.... » - Je ne voulais pas la déranger, dit Alen. C'est à cause de Kidu... Il s'est sauvé, j'ai cherché mais... Mais... Il s'était retenu jusque-là. Il craqua. La femme fit le tour de son comptoir, s'agenouilla et lui tendit un mouchoir. Elle expliqua que sa maman avait demandé à partir plus tôt pour faire des papiers et une visite pour un logement. Alen ne l'entendait pas. Il hoquetait des Kidu qui bloquaient dans le fond de sa gorge et lui sortaient en gargouillis par le nez. La femme ne parvenait pas à le calmer. Elle repassa derrière le comptoir et reprit le téléphone. Elle sourit en raccrochant, disant que tout allait s'arranger. On allait s'occuper de lui. Alen comprit quand l'infirmier parut dans le hall. Que dirait maman si elle ne le trouvait pas ce soir au camping et si elle était obligée de revenir le chercher à l'hôpital. Peut-être qu'elle perdrait son travail. À cause de lui ! Il cessa de pleurer aussi sec et fila sans demander son reste, la voix de l'homme dans son dos. - Attends ! Attends ! On va juste causer ! Tu parles, Charles ! Il se rua dans le grand parking désert, l'infirmier à ses trousses, tourna à droite, à gauche, revint sur ses pas, repartit dans la même direction, jusqu'à ce qu'il arrive au sommet d'une pente très raide qui déboulait dans un petit bois. La falaise, comme dans les films. - Attends ! cria la voix dans son dos. Comme dans les films, il sauta. Glissade sur les fesses, roulée boulé, roulade, tonneau. Par chance le bois venait d'être nettoyé et les ronces étaient peu abondantes. Tapis dans un buisson, il attendit un bon moment avant d'être certain que l'infirmier ne l'avait pas suivi. Il était dans un vallon au fond duquel miroitait un petit lac. Le ciel s'était dégagé. Au-dessus de lui, l'hôpital hissait ses murailles tout en haut du remblai. On aurait dit un navire échoué après le déluge, une arche maléfique hérissée d'une antenne immense où s'écorchait la lune comme un grand oeil mort et blanc. Il ne fallait pas rester là. C'est ici qu'on viendrait le chercher. Il remonta le vallon à la recherche d'un passage vers les maisons, navigua sans boussole dans des rues aux noms d'îles, évita le grand bâtiment du lycée Thépot, guerre plus engageant que le navire-hôpital. Un petit groupe de jeunes grillait des cigarettes en causant devant la porte d'un immeuble. - Alors, on zone ? Il pressa le pas et s'engagea dans une rue en pente. Bientôt l'asphalte des villes fit place aux graviers des campagnes puis aux pierres des chemins et à la terre des sentiers. Dans le même temps, les trottoirs s'étaient métamorphosés en un talus bordé de camélias, de rhododendrons et d'hortensia. Les racines des hêtres y courraient comme des sources sous la lune. Le chemin serpent changeait sa peau de cité pour une peau de mémoire et, dans le même temps, plus il s'enfonçait dans la campagne, plus montait vers lui la grande rumeur des ronds-points comme le bourdon grave d'une cornemuse. - Kidu tu reviendras Kidu tu reviendras Il ferma les yeux. Il attendait la charrette de l'Ankou. La voix de
sa mère le ramena à la vie. - J'aime bien ce quartier, dit-elle, c'est à la ville et c'est
à la campagne aussi. On pourrait même avoir un petit chien
si tu veux... Ils regagnèrent le mobile home vers dix heures. Chicaloïc les attendait, une touffe de poils noirs dans les bras. - C'est à toi ce chien ? Je le savais. Et tu sais où je l'ai trouvé ? Devine ? Un chien de gueux, où ça va faire la fête ? À la plage des gueux ! Comme la maman d'Alen n'y comprenait rien, Chicaloïc se mit à
fredonner une chanson : Dominique Lemaire Merci à tous ceux qui par leurs souvenirs et leurs paroles m'ont aidé à réaliser cette nouvelle et notamment : Le personnel et les patients de moyen séjour de l'hôpital Laennec, les étudiants du Pôle universitaire, la bibliothèque annexe de Ergué Armel, l'UQUEA, les amis de la Fontaine Saint Alor, le personnel et les élèves des lycées Kerustum et Thépot et du collège de la Tourelle, les animateurs du camion de la MPT, les basketteuses de l'AESA et leur entraîneur, l'association des habitants de Kerlaëron 3, les clients du café P.M.U. du Braden, le club de pétanque, l'ARPAQ, les Géants Verts, Monsieur Rose, le groupe de chant de Marins de la MPT, le musée du cidre du Quinquis, le bagad d'Ergué Armel, le patron du café de l'Eau Blanche, ainsi que tous ceux que j'ai pu rencontrer au hasard de mes promenades, qui m'ont fait l'amitié de quelques mots et dont je ne connais pas le nom. Spéciale dédicace et grand merci particulier à Yvelines Méhat pour son accompagnement musical
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MPT Ergué Armel 16, AV Georges POMPIDOU 29000 QUIMPER 02/98/90/78/00 | ![]() |
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