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Des associations de quartiers

Nouvelles.

 

LA TROMENIE DE LA SALAMANDRE

Les marcheurs d'été que les guides conduisent sur les chemins de la forêt de Névet ne manquent jamais de faire halte à la chapelle Saint-Pierre. À l'orée du bois, dominant la rumeur du ruisseau qui se joue des grands airs de torrents de montagne entre les averses, quatre saints de pierre montent une garde patiente au pied de la croix ; quatre canons de granit pointent les quatre horizons du mitant de la tour du clocher. Si par chance ils passent à la belle saison et que la porte est ouverte, ils ne sont qu'a moitié surpris de découvrir à l'intérieur un étrange bestiaire peint ou sculpté dans le bois des charpentes. Saint-Pierre la rustique rappelle plus facilement à l'imaginaire du passant le gentil François d'Assise, écolo amoureux des oiseaux et discourant avec le loup de Gubbio que l'imposant Pierre barbu, redoutable vigile en charge des clés des portes du paradis.

Les gens du crû, de Toul Golo le trou vide, de Kernascop -ferme de l'évêque - ou Bascam - crosse de l'évêque - ajoutent qu'une colonie d'abeilles sauvage s'est installée sous les planches de la voûte de bois peint et qu'un faucon, une certaine année, fit son nid et ses petits dans un creux du saint édifice. La chapelle au fond des bois accueille sans distinction de race toutes les créatures du bon Dieu, qu'elles soient à poils ou à plumes, à deux ou à quatre pattes. Le passant de hasard en découvre certaines, les brebis du pays qui montent chaque année au Pardon en connaissent d'autres, mais nul n'avait jamais soupçonné la présence, à deux pas de la chapelle, d'une salamandre dont la lignée remontait sans aucun doute au temps ancien des évêques Irlandais venus évangéliser la contrée.

Elle portait trois noms, à la mode d'ici qui veut que chacun possède outre son nom de naissance et le nom de son père celui de sa terre. Elle se nommait Gloa, à cause du bruit de l'eau toute proche, Gwenpen parce que de tous temps son père, le père de son père et tous ses ancêtres avaient ressemblé à de petits bâtons blancs sous la lune et Kermen car elle possédait sa demeure sous une grosse pierre ronde du placître. Gloa Gwenpen Kermen menait une vie tranquille pour ne pas dire casanière, voire recluse. Elle dormait tout l'hiver à l'abri du ruissellement des eaux de la colline et sommeillait tout l'été, protégée de la sécheresse sous son rocher. Une fois par an, généralement au printemps, elle s'offrait un jour de sortie, histoire de vérifier que le monde alentour n'avait pas trop changé. Quelque temps avant le grand jour, Gloa sentait une agitation inhabituelle autour de sa maison. Les allées venues se faisaient plus fréquentes aux abords de la chapelle Saint-Pierre habituellement déserte. Des femmes venaient qui ouvraient en grands les petites portes rouges, fleurissaient les saints et s'activaient à l'intérieur, armées de balais et de chiffons de ménage. Les araignées, autres occupantes du saint lieu, battaient prudemment en retraite. Parfois des enfants les accompagnaient. Ils jouaient à chat-perché, à la course, à la bagarre ou aux cerceaux. Leurs rires étaient les mêmes depuis le début du monde. Plus tard, les hommes montaient à leur tour chargés de planches de tréteaux et de bancs et, de grandes toiles de plastique de couleur qu'ils installaient contre la pluie à grands coups de masse de fer sur la tête des piquets. Les voix des hommes étaient graves et semblables d'années en années, même si ces derniers temps la salamandre les jugeait moins rudes que par le passé. Le dimanche, enfin, les voix des hommes, des femmes et des enfants se mêlaient dans un chant unique qui montait le chemin à l'assaut de la chapelle. La cloche sonnait. Gloa savait qu'elle devait se tenir prête. Les chants s'assourdissaient à l'intérieur pendant une bonne heure et, vers midi et demi, à la sortie de messe, toutes les voix transformées en cris, en rires, en appels et en réponses prenaient possession du placître. Souvent la musique les accompagnait. Gloa savait que chacun s'installait sur l'herbe pour boire et pour manger. Son heure arrivait. C'était après le repas. Les hommes l'encerclaient. Elle était prête. Bientôt, la grosse pierre ronde et blanche vibrait au-dessus de sa tête. Elle se soulevait de quelques centimètres sous les encouragements des hommes, des femmes et des enfants avant de retomber lourdement à sa place. Gloa se terrait au fond de son trou. Elle n'avait pas peur. Elle connaissait la manière qu'avait chacun de mesurer sa force à la force du rocher et attendait que vienne celui qui saurait le soulever assez haut et assez longtemps pour qu'elle puisse filer entre les pattes de la foule, trop occupée à acclamer le vainqueur pour lui porter la moindre attention.

C'est ainsi que chaque année, à l'occasion de la fête qui accompagnait le Pardon de Saint-Pierre, quand les hommes jouaient à soulever son abri, elle s'offrait une petite balade au grand air, un petit morceau d'après-midi pour prendre la température du monde. Cachée dans un coin d'ombre humide, elle suivait les danses des gars et des filles dont on pouvait lire à la coiffe et à l'habit le pays et la fortune. Les filles de propriétaires dansaient avec les gars des propriétaires, les commis avec les filles de fermes et les filles de ferme avec qui voulait. Bien sûr, il arrivait que l'amour se fiche comme d'une guigne des comptes des notaires. Il courait alors se cacher dans les bois. Quand venait l'heure des vêpres, tout le monde s'en retournait à l'intérieur de la chapelle. On avait tant mangé et tant bu pour étancher sa soif qu'on chantait deux fois plus fort qu'au matin. Les cantiques à l'étroit dans la petite église s'échappaient par le clocher comme une fumée de sainteté vers les oreilles du bon Dieu. Plus tard, quand le recteur eut pris l'habitude de plier bagage après la messe et de filer vers d'autres ouailles, d'autres brebis à l'autre bout du pays Glazik, on avait remplacé les vêpres par les crêpes. Ce n'était pas moins gai. Ce n'était pas moins saint. Qu'importait après tout que le recteur fût absent. La chapelle appartenait aux oiseaux, aux abeilles, au faucon, à Gloa et aux hommes de la trêve, tous bons chrétiens. La fête continuait sans lui. On parlait peut-être un peu plus haut, on chantait peut-être un peu moins juste des paroles qu'on ne trouve pas dans les livres de messe, mais les oiseaux ni les abeilles ne se préoccupent de ce que pense l'évêque de leur façon de rendre hommage au Créateur. Quand enfin venait le soir et que la fête faiblissait, on remisait les plaques à galettes, les verres et les bannières et Gloa regagnait sa cachette sous la pierre que le champion du jour replaçait exactement à l'endroit où il l'avait soulevée. Un ancien du pays, sourcier à ses heures, médecin de la terre et des roches, vérifiait à l'aide de sa baguette de coudrier que tout était bien en place. Il en allait ainsi depuis toujours, et il en serait allé semblablement pour les siècles et les siècles si, ce soir-là, quand Gloa voulut regagner sa maison, la pierre n'avait disparu.
À sa place, il ne restait qu'un cercle de terre tassé par les sabots des danseurs, séché par le soleil. Par petits groupes, les familles quittaient le placître - A l'année prochaine ! - La vie des hommes retournait aux fermes, au bourg et aux hameaux.
Gloa fit en courant le tour de l'église sur les fondations de granit dont le grain et la couleur imitaient à s'y méprendre ceux de sa peau. Pas de pierre ! Le soir venait et avec lui un peu de la précieuse humidité qui lui était indispensable. Mais qu'en serait-il demain si le soleil brillait comme aujourd'hui ? Et après-demain... Et les jours suivants ? Peut-être la pierre avait-elle roulé en contre-bas de la chapelle, peut-être le champion, en grande forme, l'avait-il hissée dans les bois ? Contrainte au courage, la salamandre entreprit ses recherches en cercle concentriques au-delà de son monde connu. À moins de vingt mètres de chez elle, les ronces et les ajoncs attendaient en embuscade, prêts à reprendre la terre sitôt que les hommes s'en détourneraient. La nuit tombait maintenant. Poussée par son instinct aquatique, Gloa se laissa glisser dans les bois jusqu'au fond du vallon où l'appelait le chant de la rivière. La rivière l'emporta.
- Hé, l'ami ! Ou nages-tu comme ça ? l'interpella une truite sauvage jaillie de sous un rocher. Avec tes pattes de lézard, tu n'es pas une anguille pour filer vers la mer !
- Je suis une salamandre et je m'appelle Gloa Gwenpen Kermen, répondit Gloa.
- Gloa Gwenpen Kermen ! Vous m'en direz tant, rigola la truite ! Monte donc sur un galet qu'on cause.
- C'est que... s'excusa Gloa qui s'asphyxiait à moitié dans les remous.
- C'est bien ce que je pensais. Tu es de Plogonnec, toi, avec tes trois noms. Allons, ne fait pas de manière, et grimpe ici si tu n'as pas peur de causer avec une droche...
Un hameçon de douze arraché à la ligne d'un pêcheur pendait à sa bouche, comme un percing voyou d'assez mauvais genre. D'un coup de queue, la truite aida pourtant la salamandre à s'extraire du courant qui l'emportait.
- Ne m'en veux pas si je te plaisante, poursuivit le poisson, j'aime bien chahuter ceux de chez toi, mais je veux t'aider. Si tu te laisses filer ainsi avec le courant, tu vas finir chez les Pensardines. Clic, clac, dans une boîte en fer blanc ! En admettant que tu arrives jusque-là. Les eaux ne sont pas sûres par ici Un flot de lisier dans la rivière aurait vite fait de te trépasser. C'est déjà difficile pour nous, les truites, alors, vous, salamandres, délicates et tout, qui ne supportaient que les eaux claires ...
Gloa frissonna sur son galet.
- Je cherche ma pierre, dit-elle, ma maison qui a disparu. La maison du père du père du père de mon père...
Et elle raconta son histoire. La truite l'écouta avec attention.
- Ce que tu as de mieux à faire, conseilla-t-elle, c'est de te trouver un nouveau coin pour t'installer. Ça ne manque pas ici, les coins d'ombre et d'eau. Tu te feras une nouvelle vie. « Change pen d'avaoz ! » comme je dis toujours
- Je ne veux pas de nouvelle vie, se renfrogna la salamandre. Je veux ma vie chez moi, comme avant, comme toujours.
La truite haussa les ouïes. Elle était si vive que pour elle toujours ne durait pas plus d'une seconde. Elle ne pouvait pas comprendre que chez ceux de Plogonnec l'attachement au pays était tel que c'était autant les gens qui donnaient leur nom aux fermes que les fermes qui donnaient aux gens leur identité. Elle ne savait pas que les maisons appartenaient à la terre, comme les arbres, et même les Pentis des commis qui poussaient sur les plus riches comme des grappes de gui sur les chênes. Elle plongea dans un éclat de lune.
- Merci fit Gloa. Merci quand même... Et elle reprit son chemin.
Elle marcha longtemps dans les bois et les pâtures humides, elle marcha dans les champs de terre noire puis dans d'autres, de terre brune semée de cailloux. Elle traversa des fermes et des routes, affolée par la vitesse et le bruit des voitures, elle franchit une grille derrière laquelle s'élevait une chapelle qui ressemblait un peu à la sienne. Une dame blanche veillait au pignon de l'église, Notre Dame de Lorette au fond de son jardin. Gloa aurait pu s'installer là, mais là n'était pas sa terre. Elle continua sa route par les chemins, les champs et les prés. Soudain, elle crut être arrivée. Quatre saints de pierre l'attendaient sur la double potence de la croix, mais le calvaire s'ornait d'un oiseau qu'elle ne connaissait pas et quatre gargouilles pointaient les quatre horizons en place des canons de Saint-Pierre. Qu'avait-elle à faire d'un oiseau de granit quand chez elle un faucon était son voisin. Et nulle forêt alentour, pas un bruit d'eau, rien qu'une ferme et un hameau d'où venaient les aboiements des chiens et des odeurs de poulaillers. Saint-Denis n'était pas Saint-Pierre et Gloa poursuivit sa quête.
Pendant trois jours, le soleil ne cessa pas de briller. Et c'était un bon soleil de juin qui mûrissait les récoltes et réjouissaient les vaches au pré. L'herbe des pâtures puisant l'eau de ses racines restait verte, mais en surface, la croûte du sol commençait à craqueler. Il lui fallait s'enfouir de plus en plus profond pour trouver l'humidité aux heures les plus chaudes du jour. La nuit n'apportait que bien peu de fraîcheur. Le beau temps tournerait à l'orage.
Si les salamandres avaient su pleurer, Gloa se serait rafraîchie à ses larmes, tant elle regrettait sa pierre ombreuse et sa vie de naguère sur le placître de la chapelle au fond des bois. Sa peau devenait sèche et terne, ses mouvements plus lents et ses réflexes moins assurés. À présent, elle craignait le pire à chaque fois qu'elle devait traverser une route. Il lui fallait de l'eau. De l'eau et de la fraîcheur sans tarder. Elle huma le vent chaud, sentit la terre sèche sous ses pattes et décida de ne de plus marcher que dans le sens descendant des pentes. À défaut de mare ou de rivière, elle finirait bien par trouver un trou de glaise humide où se reposer un peu. Mais le pays n'en finissait pas de descendre et de remonter. Comme le premier vallon qu'elle trouva était aussi sec que les plumes d'un canard, elle se résolut à l'escalade d'une nouvelle colline. Sur la hauteur de Languedevel, elle crut toucher le soleil et laisser sa vie. La-bas, en bas, les arbres et les plantes plus abondants et plus verts laissaient présager la présence d'un cours d'eau. Dans un dernier effort, elle se laissa glisser jusqu'au marais. Dieu que la terre était bonne, gorgée sous les aulnes... Gloa la sentit élastique et mouillée sous ses pattes, s'y roula, y enfonça sa tête et son corps tout entier et retrouva un peu de courage. C'était un courage teinté de résignation. La truite avait peut-être raison. « Change pen d'avaoz... » Prendre le bâton par l'autre bout, le problème dans l'autre sens, changer de vie... Puisque la pierre qui lui avait donné son nom était introuvable, mieux valait se contenter de chercher un coin où vivre fût possible. Elle imagina s'installer là, auprès du ruisseau. On ne dirait plus Gloa Gwenpen Kermen, mais mieux valait Gloa Sans Terre que trois noms desséchés sur le bord d'un chemin. En suivant le ruisseau, elle arriva au pied du vieux moulin de Keringard. La bâtisse au toit éventré sur le ciel tombait en ruine, mais le bief et les vannes en bon état ménageaient une petite pièce d'eau claire et peu profonde fleurie d'iris sauvages. L'endroit lui plut. Elle explora alentour avant de prendre sa décision. Le vieux moulin avait conservé sa meule de pierre et sa roue de bois. Deux hommes et une femme arrivèrent en causant pendant qu'elle en examinait le mécanisme. Surprise, la salamandre fila dans la première cachette à sa portée. Ce fut une sorte de poche de tissu plastique où elle rejoignit une gourde de fer contre la fraîcheur de laquelle elle se colla avec délices.
- Et vous pensez le remettre en marche ? demandait la première voix.
- Ce serait bien, répondit la voix de femme avec un léger accent traînant.
- Mais à quoi ça vous servirait, reprit la première voix ?
En guise de réponse, la seconde voix d'homme raconta la vie du meunier qui faisait autrefois tourner le moulin. Il n'y avait pas si longtemps que cela qu'il avait arrêté la roue, pas plus de vingt ou vingt-cinq ans. Qu'est-ce que c'est que vingt-cinq ans ? À peine le temps de faire un homme... Il évoquait les paysans qui descendaient le grain et remontaient la farine, la noire des galettes et la blanche qu'on cachait avec les armes à l'époque où les Allemands réquisitionnaient le beurre et les oeufs du gâteau breton. Il disait le chant du moulin et la plainte du grain broyé sous la meule, la beauté des vis en bois et la précision des engrenages.
- Mais aujourd'hui, insistait le premier, plus personne ne fait moudre sa farine ainsi. À quoi ça sert ?
- Ce serait beau, répondit la femme. Quand on rénove une chapelle, ce n'est pas nécessairement pour y aller y écouter la messe. C'est parce qu'on la trouve belle.
- Vu comme ça, oui, sans doute, admit la première voix.
- Ça dépend du bout du bâton, reprit la femme avec un sourire dans la voix. Le bout du bâton par lequel on regarde... Les gens d'ici ont une expression pour dire cela.
« Change pen d'avaoz » pensa Gloa et elle sentit qu'elle s'envolait. Le marcheur venait de remettre son sac sur son dos. Il salua le couple qui voulait rénover le moulin parce qu'il le trouvait beau et s'en alla sans sentir le moins du monde le poids de la salamandre cachée dans la poche de sa gourde.
Quand elle osa sortir sa tête, elle découvrit à sa gauche, dans un creux de terrain, un immense cimetière de voitures, ferrailles entassées les unes sur les autres. Casser les voitures, rénover les moulins : les hommes avaient de bien étranges occupations. La route montait raide, mais l'homme allait d'un bon pas. Il passa devant une chapelle qui ressemblait à une église de village et posa son sac dans un café voisin où, bien qu'étranger, inconnu au pays, il fut accueilli comme un ami de toujours. Il y avait, accoudée au comptoir, une belle brochette de buveurs parlant fort, riant plus fort encore et sacrifiant sans mollir au culte de la potion du Docteur Guevel de la S.B.G.. Quand ils se présentèrent sans façon au voyageur, Gloa remarqua que ceux-là ne portaient ni le nom de leur naissance, ni celui de leur père et encore moins celui de leur terre. Ils n'avaient qu'un surnom comme un déguisement pour rire. Elle imagina d'abord qu'ils devaient être bien pauvres pour n'avoir qu'un nom, mais à les entendre de si joyeuse humeur, elle s'avisa que posséder la joie de vivre n'était pas la moindre des richesses. Un nom de fête et d'amitié vaut bien un nom de terre et de propriété puisque, à tout bien considérer, les uns comme les autres finiraient par l'épouser la terre, au bout du chemin. Elle aurait pu profiter de l'occasion pour filer discrètement pendant que les buveurs entouraient son porteur, mais elle était bien au frais contre la gourde et estima qu'il aurait été stupide de ne pas en profiter pour continuer ses recherches dans la commune sans se fatiguer.
À la sortie du café-epicerie de Saint-Albin, le marcheur avait le pas un peu moins assuré et la tête pleine de nuages. Il chanta passablement faux tout le long du chemin jusqu'au camping de la Motte où la salamandre lui faussa compagnie quand il voulut tirer sa gourde de son sac.
Gloa n'avait jamais vu un spectacle pareil. Tout là-bas, au loin, jusqu'au bout du bout de l'horizon, la terre s'effilochait dans la mer, mélangeant le gris, le bleu et le vert, au point qu'elle crut voir des nuages sur la mer, de l'écume au ciel et des vagues dans les champs. Décidément, le monde était plein de surprises et bien plus vaste qu'elle n'avait imaginé avant de perdre sa maison. La voile d'un grand navire filait au loin. Il lui prit des velléités d'aventure et de voyage, mais elle était Gloa Gwenpen de Plogonnec et la terre était plus forte. Non loin du camping où elle avait abandonné son marcheur, elle découvrit une pierre si grosse qu'on aurait pu installer dessous toute une armée de salamandres. Un garçon et une fille y étaient installés, si occupés l'un de l'autre qu'ils ne tarderaient pas à accréditer la légende qui veut que la pierre de la Motte soit propice à la fécondité. La mer était si grande, le garçon et la fille s'embrassaient si fort que Gloa se sentit soudain terriblement seule. Elle ne savait plus où aller, plus où chercher ni même s'il y avait encore quelque chose à chercher.
À la chapelle Saint-Theleau, quatre saints de pierre entouraient un évêque juché sur un cerf - drôle de monture pour un évêque - Pas de pierre blanche. Les nuages qui dessinaient tout à l'heure des vagues au ciel de Douarnenez s'étaient rassemblés au-dessus de la montagne de Locronan. Le tonnerre commença à gronder. L'orage éclata soudain avec une rare violence. Les éclairs zébraient la nuit tout autour de la chapelle comme une attaque de diables de l'enfer à laquelle résistait vaillamment le clocher. On aurait dit que la terre de Plogonnec attirait l'orage comme un aimant. La salamandre, d'abord heureuse de sentir sur sa peau les premières gouttes, céda à la panique. La pluie maintenant tenait du déluge, la foudre déchirait les cieux, les trombes frappaient la terre et rebondissaient comme des balles sur les troncs des arbres et les cailloux du chemin. Gloa chercha refuge dans un trou et s'y enfonça tant et si bien qu'elle toucha bientôt au socle rocheux de la montagne. La terre et la pierre mêlées. C'était chez elle. Elle croyait être à l'abri quand elle se sentit emportée par le ruissellement des eaux dans une faille qui s'ouvrait sous son ventre. Elle glissa. Sa dernière heure était arrivée. Elle dégringolait à toute vitesse dans les entrailles de la terre. Elle tombait dans le noir au fond d'un trou sans fond. Elle avait cherché sa pierre et son pays et allait mourir au coeur de pierre de son pays. Elle ferma les yeux et perdit conscience. Les eaux la conduisirent alors par les milliers de détours secrets que seules connaissent les gouttes, jusqu'à la source qui coule à l'intérieur de la chapelle Saint-Egonnec.
Quand elle ouvrit les yeux et reprit ses esprits, le soleil frappait aux vitraux. Une grenouille verte, à la peau presque translucide, veillait à son chevet.
- Suis-je vivante, demanda Gloa d'une toute petite voix.
- Je « croa », fit la grenouille du bénitier.
- Où suis-je ?
- Ici. Chez moi, dans la chapelle de Saint-Egonnec. J'ai cru que la source avait été bouchée par un caillou à cause de l'orage, j'ai gratté et c'était toi. Alors j'ai tiré. Mais comment es-tu entré dans la montagne ?
Une nouvelle fois, Gloa raconta son histoire depuis le jour de la disparition de sa pierre. La grenouille du bénitier l'écouta avec une grande attention, comme à confesse. Elle vivait depuis si longtemps dans la source à laquelle les gens du pays attribuent le pouvoir de guérir les maux d'oreille, qu'elle n'avait pas son pareil pour entendre les histoires. Elle savait entendre les mots, comme tout un chacun, mais aussi la peine, l'espoir ou la douleur ou toutes les choses secrètes qui se cachent dans les silences entre les mots. Elle entendit, sans se moquer, l'attachement de la salamandre à son pays disparu et son inquiétude devant le monde inconnu et nouveau. Elle comprit sa crainte à l'idée de commencer une vie différente. « Change pen d'avaoz...». Comme elle avait beaucoup écouté depuis le jour de sa naissance, les prêches du recteur et les conversations des hommes qu'elle savait entendre jusque dans les fermes de Kendou, de Coatbernes de Kerlédan, du bourg, de Croezou et de Saint-Albin, comme elle avait beaucoup écouté sa mère, laquelle avait écouté la sienne et ainsi de génération en génération depuis le commencement des grenouilles, elle savait tout de l'histoire du pays depuis qu'au pays on raconte des histoires. Tout de Plogonnec, ses six chapelles, ses cinq terrains de foot et ses trois écoles. Elle savait la richesse des uns, la misère des autres et le labeur de tous, les anciens talus qui demeurent dans les mémoires longtemps après que les engins du remembrement les ont arasés, elle savait les petites fermes devenues grandes, les terres à blés, les terres à pâtures et les nouvelles terres à parpaings des lotissements. Elle parlait aussi bien du temps des chemins que du temps des routes, du temps des chevaux que du temps des voitures, du temps des bals au relais de Névet que du temps du repas de l'école, des temps heureux, des temps noirs et des années vert-de-gris. Elle était si savante qu'en parlant d'hier et d'aujourd'hui, elle parlait toujours du même pays. Le chant de l'eau claire qui traversait la chapelle l'accompagnait et continuait à raconter quand elle se taisait. Gloa, le corps dans l'eau, la tête penchée au bord du bénitier, écoutait l'un et l'autre.
- Alors, le monde change, demanda-t-elle à la grenouille.
- Bien sûr, dit la grenouille, puisque la terre tourne. Mais chaque jour il est midi et chaque nuit il est minuit. C'est toujours midi, c'est toujours minuit, mais c'est à chaque jour un jour nouveau. Si demain, comme on le dit, on se remet à nourrir les vaches comme on le fait hier, ce sera demain. Ça ne fera pas revenir hier.
- Alors, c'est trop tard, je ne retrouverai jamais ma pierre. « Change pen d'avaoz »
- C'est une belle phrase, dit la grenouille. Tu changes de bout au bâton, mais c'est toujours le même bâton...
La grenouille allait poursuivre quand une femme chargée de fleurs entra dans la chapelle. Elle ne voulait pas qu'on aille raconter dans tout le pays que, non content de soigner les oreilles, les plaies et des pieds, l'eau de Saint-Egonnec rendait la parole aux animaux et la philosophie aux grenouilles. La femme posa son bouquet au pied de la statue de Sainte Marguerite patronne des accouchements difficiles et qu'on représente jaillissant de la tête d'un monstre aquatique.
- Ça t'ennuierait si je restais ici, demanda Gloa à la grenouille quand la femme eut refermé la porte. La salamandre n'avait pas vu dehors la pierre ronde et blanche du placître que chaque année les hommes de la trêve s'exerçaient à lever au Pardon de Saint-Egonnec.
- Autant que tu voudras, répondit la grenouille. Elle écoutait depuis si longtemps qu'elle était ravie d'avoir trouvé quelqu'un à qui parler. Les histoires d'autrefois ne vieillissent que lorsqu'elles manquent d'oreilles nouvelles.

Dominique Lemaire
http://perso.chello.fr/dlemaire
E mail : dominique.lemaire@chello.fr
Maison Pour Tous Ergué Armel- Bibliothèque de Quimper
Plogonnec, le 2 mars 2001

 

Merci à la municipalité de Plogonnec pour son accueil et à tous ceux qui par leurs souvenirs et leurs paroles m'ont aidé à réaliser cette nouvelle et notamment :
Messieurs Pommier, Hascoët Keriacob, madame Salaun, Monsieur Lenon, Louis Henaff et madame Postek du Croezou, les joueurs de boulten, de belote et de scrabble du club de Loisirs, monsieur Briand, monsieur et madame Rotulen Menez, madame Puech, madame Marzin, Monsieur et madame Le Floc'h Kerustan, les joyeux clients de chez Dany à Saint-Albin (le Baron, Charles de Gaulle, Carlos, L'épervier, le Croque-Mort et les autres...) les jeunes de l'Ecureuil, (le foot, pas la poste), les clients du Buten, du Balto, de la Différence et de la crêperie de la Chandeleur, l'équipe du Relais de Névet, les enseignants, élèves et personnels des écoles de Saint-Albin, Paul Gaugin et Saint-Egonnec et tous ceux dont je ne connais pas les noms et qui m'ont fait l'amitié de quelques mots.
Mes excuses à ceux que je n'ai pu voir et particulièrement à la bibliothèque où je suis arrivé une heure en retard suite à une embuscade amicale chez Dany...

MPT Ergué Armel 16, AV Georges POMPIDOU 29000 QUIMPER 02/98/90/78/00